Aïkido et Enseignement Le corps et l’esprit

Depuis septembre Eric Marchand Senseï a rejoint les rangs de l’équipe enseignante de l’Ishiki Dojo. Si tous les pratiquants sont heureux et reconnaissants de la qualité de l’enseignement dispensé jusqu’alors, il est aussi évident que chacun mesure l’épaisseur et la longue expérience pédagogique qu’Eric apporte dans la transmission de la pratique.

Pratiquant depuis 40 ans et maintenant formateur au niveau national, Eric est amené durant toute l’année à s’absenter du Dojo pour encadrer divers stages de formations techniques ou encore pédagogiques à travers tout le territoire. En octobre il a dirigé le stage technique national ainsi que le stage de formation à l’évaluation de Nouvelle Calédonie puis il est partit pour La Baule où il a co-animé le stage de formation continue à l’enseignement (le premier de la saison) avec Arnaud Waltz. Docteur en sciences de l’éducation, responsable du Master 2 des Métiers de l’Enseignement et de l’Éducation et de la Formation au STAPS de l’Université Paris 13 et co-responsable du Master 2 Santé Psycho-sociale par le Sport à la COMUE Université Sorbonne Paris Cité, 6ème Dan, vice président du CTN et créateur avec Michel Lapierre de « Aïkido échange & controverse » (site que je vous invite vivement à visiter), Arnaud Waltz pratique l’Aïkido depuis 43 ans.

Vivement intéressée par la transmission et profitant de l’actualité de leurs calendriers, j’ai souhaité avoir un échange avec Eric et Arnaud autour de la question de la formation.

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Hélène Richard (HR) : Dans son sens premier, le terme se former veut dire se constituer, puis dans un deuxième sens il veut dire s’instruire. Eric, quel est pour toi le sens de la formation ?

Dans un premier temps il y a la formation quotidienne qui nous concerne tous, celle du Dojo et des stages. Par définition, c’est le lieu où l’on appréhende les techniques et les principes qui constituent la pratique et qui nous sont directement transmises par les professeurs. J’insiste sur l’importance du travail qui s’y fait car c’est à cet endroit que se forge la qualité des pratiquants. Si le Dojo est un lieu d’étude, il est aussi un lieu de transmission. Le fait d’enseigner demande aux professeurs des qualités, des compétences et des savoir-faire qui s’acquièrent lors de formations spécifiques.

J’insiste tout autant sur l’importance et la nécessité de se former et ce de manière continue ! Croire qu’une saison d’école des cadres ou qu’une semaine de formation à l’enseignement suffit à nourrir des années de transmission est complètement illusoire.

L’Aïkido est une matière vivante et exigeante, qui évolue et qui passe par la remise en question permanente.

Il existe différents types de séminaires allant de la formation initiale (Brevet fédéral, certificat de qualification professionnel moniteur d’arts martiaux) à la formation continue (au handicap, à l’enseignement junior, à l’évaluation, à l’enseignement). Les propositions sont nombreuses et variées et toutes encadrées par des membres du CTN.

Pour moi se former est le moyen de proposer un enseignement de qualité aux élèves et de garantir la pérennité de l’Aïkido. Les compétences développées lors des formations donnent profondeur et assise aux professeurs. Le sérieux et la continuité du travail des enseignants sont des atouts majeurs. Ils rejaillissent sur les élèves et futurs professeurs.

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HR : J’ai suivi la formation à l’enseignement de La Baule, il s’y est passé des choses que seule une semaine entière de travail peut produire. Proximité, intensité, focus sur des questionnements… peux-tu préciser les particularités de ce type de session ?

Comme tu l’as dit cette session dure toute une semaine, ce qui fait d’elle, avec Mèze en avril, la plus longue de toutes celles proposées. 35 heures de travail autour de l’enseignement !

Une des particularités de ce stage est que nous construisons entièrement son déroulement en fonction des demandes et attentes des stagiaires.

Le rythme d’une journée s’articule autour d’une pratique d’une heure et demie le matin, de travaux en sous-groupes sur les thèmes dégagés par les participants, de restitutions et débats, et se conclu par une heure et demie de pratique du soir. C’est à dire 3 heures de pratique et 4 heures de travail en ateliers. Chacun de ces moments étant directement lié au tour de table initial. Et encore, je ne compte pas les temps où les pratiquants se retrouvent d’eux mêmes pour continuer leurs recherches. C’est très enthousiasmant, c’est une immersion complète !

Le fait de s’y plonger totalement, durant une semaine, apporte matières et réflexions. Même pendant les temps « plus » conviviaux (rires), les sujets de la journée reviennent dans les discussions !

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Ce type de formation à différents objectifs. A court terme, il s’agit par exemple d’acquérir des compétences pour bâtir un plan de cours, pour identifier les difficultés rencontrées par les élèves, pour adapter les logiques de progressions en fonction de ses publics, pour faire des choix de mots pertinents… A plus long terme c’est d’acquérir la capacité à élaborer une séquence pédagogique, dans l’instant, pour répondre aux besoins des élèves. Même si cela peut paraître scolaire et laborieux de faire et refaire des plans de cours, c’est le processus de construction qui restera et non la nécessité du plan de cours…on dépasse la forme, reste le fond…comme dans la pratique !

Autre particularité de cette intense semaine de travail, nous abordons en profondeur les questions liées à la « mise en scène » d’un cours. Au delà des progressions techniques proposées par les stagiaires, nous nous intéressons de près aux comportements de l’enseignant (projeter la voix, adresser le discours, occupation de l’espace, distribution du regard, rythme du discours…). En leur offrant un regard extérieur, il s’agit de renforcer les savoir-faire des stagiaires et d’identifier leurs points faibles, plutôt que de les formater. Une unicité pédagogique au service des diversités de chacun.

Lors de ce stage la transmission n’est pas seulement pyramidale. Elle est aussi horizontale. En partageant leurs façons de faire, leurs idées, leurs exercices, leurs éducatifs, les stagiaires ont l’opportunité de profiter de l’expérience des autres.

Cette formation est un véritable lieu de ressources pédagogiques.

J’ai suivi cette formation pendant plus de 20 ans. Maintenant que je l’encadre, je continu d’apprendre ; par le biais des stagiaires bien sur, et par la situation de co-animation avec Arnaud.

HR : Arnaud, quelles sont les spécificités de l’enseignement liées à une pratique physique et notamment de l’Aïkido ?

Enseigner c’est signaler la présence d’un savoir. En ce qui concerne précisément l’Aïkido, il s’agit essentiellement d’un savoir-faire. Il existe bien entendu des savoirs sur l’Aïkido qui relèvent, dans le jargon de l’éducation, de savoir déclaratifs. Nous trouvons ce type de savoir déclaratif dans les livres, certains contenus de formation dans les écoles de cadres, au cours des discussions que nous avons à la suite d’un cours ou d’un stage, etc.

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Les contenus de formation d’une activité physique seront qualifiés de savoir procéduraux. C’est-à-dire qu’il s’agit d’enseigner des « gestes » et qui ne reposent pas dans les livres comme peuvent le faire des écrits de toutes sortes.

En effet, nous pouvons tous répéter le contenu d’un texte sans rien n’y changer (sans même le comprendre d’ailleurs), en revanche il nous est impossible de reproduire deux gestes à l’identique et surtout nous sommes totalement incapables de reproduire à l’identique les gestes d’un autre. Tout au plus nous sommes en mesure d’acquérir la capacité de faire quelque chose qui ressemble, donc qui est différent. Enseigner une activité physique c’est permettre l’acquisition de nouvelles procédures ou plus simplement des manières de faire.

En Aïkido comme dans toutes les autres activités physiques, il s’agit dans un premier temps d’augmenter progressivement son pouvoir moteur en découvrant et développant de nouvelles manières de se mouvoir et ensuite d’entretenir ce pouvoir moteur le plus longtemps possible malgré les conséquences incontournables du vieillissement.

Nous devons donc différencier dans l’enseignement des activités physiques ce qui relève de la découverte et de l’apprentissage initiale et ce qui relève du perfectionnement et de l’entretien des compétences acquises.

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Les savoir-faire enseignés en Aïkido regroupent trois types d’activités différentes et complémentaires

Une activité de production de forme qui relève de l’imitation des gestes d’un autre, le senseï et/ou celles et ceux qui nous précèdent dans l’étude.

Une activité de découverte et/ou d’invention en action, dans le respect du cadre de la pratique, de réponses technico-tactiques aux problèmes moteurs que posent simultanément Uke à Tori et Tori à Uke afin de découvrir des principes et de règles d’action permettant d’être efficace voir efficients.

Une activité de gestion dans l’action de ces ressources bio-affectives, bio-énergétiques, bio-mécaniques et bio-informationnelles afin de s’ouvrir au monde de la sensation et apprendre à se connaître.

Selon que l’on donne plus ou moins d’importance à l’activité de production de forme, à la dimension technico-tactique ou encore que l’on privilégie la gestion des ressources, l’enseignement de l’Aïkido pourra prendre de nombreuses orientations différentes.

Il demeure indispensable de combiner ces trois types d’activités. Sans cela nous risquons en favorisant uniquement la reproduction de forme de vider l’Aïkido de sa dimension martiale ; en privilégiant uniquement la dimension technico-tactique de déboucher sur une sorte de jeu compétitif ; et en ne sollicitant que la gestion des ressources de limiter la pratique de l’Aïkido à une activité d’entretien de la santé.

Enseigner l’Aïkido, revient donc, en partie, à introduire de manière équilibrée les trois types d’activités dans des situations d’apprentissage et de pratique qui s’inscrivent nécessairement dans le cadre de la logique interne de la discipline.

Merci infiniment Eric et Arnaud pour le temps que vous m’avez consacré ainsi que pour la qualité de vos réponses qui est à la hauteur de ce que j’ai pu vivre durant cette semaine de stage sous votre direction. Vivement octobre prochain !!

Hélène Richard – Ishiki Dojo Poitiers – Référente communication pour la Ligue Poitou-Charentes

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Un commentaire

  1. ça fait plaisir de voir cette belle locomotive remplie de talents, foncer à vitesse de croisière !
    Si jamais un compte rendu de votre travail et trouvailles existent, j suis intéressé 🙂

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