Eloge de l’ombre – Entretien avec Eric Marchand

Entretien avec Eric Marchand
Loin d’être hyper médiatisé ou de se mettre lui-même en lumière, Eric Marchand Senseï cultive, dans sa pratique martiale, simplicité et exigence. Que ce soit dans ses enseignements ou lorsqu’on a la chance de l’avoir comme partenaire de pratique, ces deux mots lui collent à la peau. J’ai toujours été fascinée par son travail aux formes épurées et directes qui nous incitent à expérimenter les principes fondamentaux de l’Aïkido en profondeur, ainsi que par sa finesse en matière de transmission.
Aussi discret que sa stature est – disons le – imposante, Eric Marchand est un Aïkidoka à l’ombre duquel j’aime travailler. Profitant de sa venue prochaine à l’Ishiki Dojo (13-14 février 2016), je le remercie infiniment d’avoir accepté de jouer le jeu d’un entretien avec moi, et vous souhaite d’avoir le grand plaisir de pratiquer avec lui.

Hélène Richard (H.R) : Au regard de ton fonctionnement, j’ai le sentiment que tu privilégies ta carrière d’Aïkidoka plutôt que ta carrière de Senseï, est-ce le cas ?

Je ne suis pas sûr que la question se pose dans ces termes « privilégier ». Je suis pratiquant d’Aïkido, je suis enseignant dans deux dojos et j’anime des stages ; c’est ainsi que je gagne ma vie.
J’organise mon calendrier en fonction des sollicitations des différents dojos ou régions et des stages auxquels je compte participer. Le plus souvent, je m’arrange pour honorer les invitations sans nuire à mes moments de pratique. En cas d’impossibilité calendaire, lorsque les dates se chevauchent (c’est fréquent), je choisi de favoriser le stage pour lequel je suis demandé.
Si je regarde une année complète de saison à saison, j’anime une bonne vingtaine de stages techniques et environ cinq de formation de formateurs. Je consacre aussi trois week-end pour l’évaluation aux passages de grades et aux brevets fédéraux.
Par ailleurs, je me forme deux fois par ans avec mes collègues durant les séminaires du collège technique national et je participe à une quinzaine de stages. J’ai besoin d’être pratiquant sur un tatami avec les copains et d’autres élèves, de ne pas être en situation d’animateur. J’en ai besoin pour mon plaisir, pour échanger, pour explorer les pistes de travail qu’on peut me proposer. Je trouve que cet ensemble est assez équilibré, en tout cas il me convient.

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Je suis l’enseignement de Bernard Palmier, de Franck Noël, et plus ponctuellement d’Arnaud Waltz, de Pascal Norbelly, et d’autres sur les événements internationaux, comme Endo Senseï ou Yasuno senseï. Quelques fois les stages avec Christian Tissier quand le calendrier s’y prête.
Nous ne nous entraînons pas à l’Aïkido, il n’y a pas de performances à réaliser, C’est une étude. Nous allons au dojo pour expérimenter et tenter d’appliquer des principes. Sur un tapis, avec des partenaires, avec un prof, nous expérimentons des choses ensemble. On y arrive plus ou moins bien, peu importe.
Quand j’anime je m’efforce de mettre en scène la pratique, donc de donner à vivre aux stagiaires les éléments constitutifs de l’Aïkido, les principes et ceci avec ma façon de faire. Par ailleurs j’ai aussi besoin qu’on mette en scène pour moi, que moi aussi j’ai à vivre et à expérimenter.

(H.R) Bernard Palmier vient de te remettre ton 6ème Dan que la CSDGE t’a attribué en septembre dernier. Lors de la cérémonie, il a listé les critères d’un grade de haut niveau et a insisté sur le fait que ce n’était pas un grade dû au mérite. Jacques Maigret, président de la Ligue Île de France, a lui aussi renforcé ce fait et nous a dit qu’un 4ème Dan était déjà un très beau parcours d’Aïkidoka.
Ne penses-tu pas, qu’au regard de l’histoire de l’Aïkido, la multiplication des grades Dan banalise leurs sens et participe à la perte de vitesse de notre pratique ? J’ai tendance à penser qu’aujourd’hui on peut commencer à être dans l’Aïkido à partir du 4ème Dan précisément parce qu’on en a fini avec le coté scolaire de la pratique…

Si on évoque les époques passées – on était largement moins nombreux à pratiquer. La masse change la quantité de gradés. Il y a aujourd’hui beaucoup plus d’enseignants et donc beaucoup plus de gens qui sont amenés à passer des grades. Il faut savoir que, en moyenne, 4ème Dan c’est un parcours de 20 à 30 ans de pratique. C’est considérable dans une vie, c’est un sacré parcours.
Si aujourd’hui les grades jusqu’au 4ème dan sont évalués par une photographie de 15/20 minutes sur 3 critères, pour les grades qu’on appelle de « Haut niveau » il y a 7 critères, donc une exigence largement doublée. Ce n’est plus une photographie minutée, on se retourne sur une carrière. On considère l’ensemble des années d’investissement en plus d’un regard technique qui est effectué par les gens que l’on croise en stage – comme un contrôle continu en somme – cela rejoint la logique de pratique.
Comme disait Jacques Maigret, il y a des gens qui resteront 4ème Dan toute leur vie et c’est loin d’être un déshonneur ! Il y a 30 ans les quatrièmes Dan se comptaient sur les doigts d’une main !

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(H.R) Tu suis des cours de façon hebdomadaire, tu encadres et suis des stages, tu diriges un Dojo, tu es DTR de la Basse Normandie, tu es membre du Collège Technique National, juré, depuis peu encadrant de la formation continue pour la FFAAA… ça fait beaucoup ! Peux-tu me parler des responsabilités qui t’incombent ?

Par rapport au titre DTR, la plupart des gens disent Directeur technique régional. Ce n’est pas du tout le terme. Le terme est Délégué technique régional. Cela veut dire qu’une région, un collectif de pratiquants, te mandate pour animer leur région, proposer des stages, former les professeurs et les élèves… Pour moi cette mission là – je considère ça vraiment comme une mission – c’est d’être au service de la région qui t’a demandé comme référent.

(H.R) Ça veut dire qu’on te charge d’être la référence technique ?

En fait ce terme là est dangereux. Référent ça pourrait vouloir dire «c’est comme ça qu’il faut faire et pas autrement». Ce qui n’est pas du tout ça ! Cela veut dire qu’une région choisit une personne qui va développer des pistes de travail, des propositions, qui va mettre en scène la pratique avec eux. Ceci dans un objectif de progression et pas de reproduction au millimètre de ce que fait le délégué technique. Quand j’interviens dans la Ligue pour laquelle je suis DTR, je suis l’employé, je suis au service de la région, des gens qui sont sur le tapis. Je fais des propositions sur des axes de travail qui correspondent aux pratiquants. Je ne suis pas là pour montrer ce que je sais faire, je suis là pour faire faire de l’Aïkido à des gens dans une région. C’est un peu la même mission que celle d’un prof dans un dojo, sauf que c’est à l’échelle d’une région. Charge à moi de trouver des pistes de travail qui intéressent et conviennent à tout le monde. Même si ce n’est pas hebdomadaire comme en Dojo, il y a malgré tout une progression, qui se situe de trimestre en trimestre.
Quand on enseigne en dojo ou région on a des fils rouges, des aspects que l’on questionne, triture, décortique. Ce sont des axes de travail qui durent longtemps, de quelques trimestres à des années. Naturellement cela va ressurgir dans mes propositions. C’est aussi un endroit de recherche. Tu parlais de ton prof (Mathieu Chaveneau) qui vous dit en cours « Voilà, c’est là où j’en suis », je pense qu’on est tous comme ça. Nos propositions aux élèves nous ramènent à là où nous en sommes. Je ne sais pas ce que je ferai dans 15 jours et encore moins dans 2 ans. Cela fait pas mal de temps que je travaille sur le relâchement, sur l’unité et l’utilisation globale du corps ; je pense que je suis loin d’en avoir fini avec ça. Il faut du temps pour décortiquer tout ça, pour analyser et proposer des pistes de travail. Pour mettre en place des façons de faire.

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(H.R) J’ai suivi le stage de formation enseignants que tu as dirigé avec Arnaud Waltz. Nous nous sommes naturellement posés la question de l’avenir de la pratique. Arnaud et toi nous avez dit qu’il fallait que la pratique s’ouvre. Qu’elle se nourrisse des autres pratiques… Qu’est-ce qui nourrit aujourd’hui ton Aïkido ?

Dans ce que nous avons évoqué durant cette semaine, il s’agissait de faire preuve de curiosité non pas sur les formes de pratique mais sur les façons de procéder. Il y a sûrement des manières d’enseigner que l’on pourrait s’approprier pour alimenter et ouvrir un peu plus notre pratique. Je pense en terme de « mise en scène », de méthodologie, de mode de transmission.
Sans dire on va faire de l’Aïkido comme du MMA par exemple, car ce n’est pas du tout le propos de l’activité, il n’est pas question de dévoyer la pratique, par contre on a certainement des choses à découvrir, à apprendre d’autres activités sur la façon de transmettre et de communiquer.
Je ne prends pas le temps ou je n’ai pas le temps d’aller voir d’autres activités ou très peu, par contre, et nous l’avons vu au stage de formation enseignants à La Baule, il y a un domaine qui demande à être vraiment creusé, c’est tout ce qui est autour du registre de l’animation, du mode de transmission : la prise de parole, le rapport à l’élève… Pour ça il faut peut-être des expériences d’ailleurs. Il y a un gros boulot à faire. C’est rarement remis en cause du fait de cette notion très cartésienne de l’apprentissage : « Moi je sais, je te montre, je t’apporte, toi tu fais ». Si l’on s’enferme dans ce système là, je suis persuadé que c’est sclérosant. Il faut développer la capacité de recherche des pratiquants. Cela rejoint le début de notre entretien ; pour être en capacité de recherche il faut pratiquer, expérimenter. Il y a plein de façons de pratiquer. Cela peut aller de l’échange avec un prof ou un élève, à suivre des cours, des stages, à des échanges plus ponctuels. Mes propositions de travail ne sont pas des applications à réaliser, elles sont organisées autour de l’expérimentation d’un principe, donc donner à vivre quelque chose. Dans notre pratique ce que l’on a comme support c’est le catalogue technique. Il ne constitue pas un objectif ni une production, mais un vecteur pour faire vivre des principes. Il en découle une synergie ; plus on travaille sur les principes, plus on améliore les techniques. Plus on affine les techniques, plus on peut creuser loin dans les principes. Les techniques formalisent les principes.

(H.R) Merci beaucoup Eric pour cet échange.

Le site d’Eric Marchand ici.

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